CHRONIQUE : Un joli retour dans le passé avec Elinor Frey

Elinor Frey / Photo : Elizabeth Delage

Par Olivier Dénommée

La violoncelliste Elinor Frey, originaire des États-Unis mais bien installée à Montréal depuis des années, est devenue avec les années une véritable référence dans le monde de la musique ancienne, collectionnant des instruments anciens et excessivement rares et les expliquant avec passion. Et, pourtant, on n’avait pas encore eu la chance de vraiment la voir à l’œuvre avant le 22 mars dernier, date de son passage attendu à la Maison Villebon de Belœil, donc dans un cadre archi intimiste, permettant donc de vivre un moment unique de musique.

Pour rappel, la Maison Villebon est une maison patrimoniale gérée par la Ville de Belœil dotée d’une petite salle de spectacle limitée à 60 places très entassées. On a assisté à plusieurs spectacles dans cette salle reconnue pour sa proximité avec les artistes à l’avant, mais rarement a-t-on senti que la salle était autant mise à profit qu’avec Elinor Frey : le set de 75 minutes, entièrement acoustique, nous a donné l’impression de vivre un moment de musique dans un salon de l’aristocratie européenne au 18e siècle. En terme de voyage, difficile de demander beaucoup mieux!

La formule du spectacle, intitulé Tous les matins d’Elinor, en référence au film Tous les matins du monde mettant de l’avant les compositeurs français Marin Marais et Jean de Saint-Colombe (une pièce de ce dernier faisait d’ailleurs partie du spectacle), est somme toute simple : Frey est seule sur scène, mais pourtant entourée de 6 instruments, tous des violoncelles ou des instruments dans la même grand famille, et alterne entre simplement jouer de la musique et raconter l’histoire derrière les instruments de moins en moins communs qu’elle a amenés avec elle. Le choix de l’endroit a clairement joué en sa faveur, comme même les spectateurs les plus loin pouvaient bien entendre ce qu’elle avait à dire et jouer et relativement bien voir les subtilités sur les différents instruments (dans l’ordre : violoncelle baroque, violoncelle à 5 cordes, viole de gambe, viola de arco, violoncelle ténor et church bass) dont la valeur combinée doit s’apparenter à une bonne mise de fonds sur une maison!

En termes de pacing, c’est peut-être là que certains spectateurs pourraient avoir eu moins de plaisir, mais l’amoureux d’histoire – particulièrement l’histoire musicale – en nous a beaucoup apprécié les explications d’Elinor Frey sur l’origine, l’utilisation et les subtilités de ses différents instruments. On sent l’amour qu’elle porte pour chacun de ses instruments, qu’ils soient centenaires ou des commandes (dont celles faites au luthier montréalais Francis Beaulieu, pour qui elle n’avait que de bons mots!). Mais après avoir entendu les explications, la performance permettait immédiatement de savoir sur quoi se concentrer pour bien saisir les subtilités. On aurait quand même assurément pris davantage de musique, car 75 minutes passent très vite quand non loin de la moitié de la performance est consacrée aux explications, mais on sent que la formule sert plus à nous mettre en appétit sur toutes les options qu’offre le violoncelle (et des nombreuses variantes) qu’à vraiment faire un tour exhaustif de la question. Et c’est bien correct ainsi!

Prenons le temps de mentionner que le concert a été présenté entièrement en français. Elinor Frey n’est évidemment pas francophone et comme elle vit à Verdun, elle aurait très bien pu décider de ne pas se donner le trouble d’apprendre le français. On apprécie toujours cet effort et l’accent et les quelques mots oubliés en français font en fait partie du charme de l’artiste. Son amour pour le Québec s’est aussi discrètement faufilé dans le programme, puisqu’elle a conclu sa performance sur La Bastringue, popularisée par La Bolduc, amenant quelques rires et un beau moment de nostalgie dans la salle après avoir voyagé au préalable un peu partout en Europe (et même aux États-Unis), avec des morceaux remontant jusqu’à la Renaissance.

Si on avait déjà envie d’assister à ce spectacle parce qu’on savait qu’Elinor Frey est une musicienne hors pair, on a non seulement la confirmation, mais on sait aussi que sa passion pour les instruments anciens et peu communs est contagieuse et on n’hésiterait pas à retourner la voir dans un autre contexte si on en avait l’occasion. On ne peut que la recommander si, vous aussi, vous avez un intérêt ou au moins une curiosité pour le violoncelle et ses variantes, ce qui pourrait éventuellement ouvrir la porte pour ses autres concerts plus «conventionnels» dans le futur?


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