
Par Olivier Dénommée
Quand on a écouté l’album Estuaire de Constantinople avec le Sénégalais Ablaye Cissoko ces dernières semaines, ce n’était pas entièrement par hasard : on savait que Cissoko allait jouer avec Kiya Tabassian de Constantinople dans le cadre du festival Nuits d’Afrique, et qu’on s’apprêtait à assister à la représentation au Gesù le 9 juillet. Et quelle représentation ce fut! Le public y a vécu un moment d’une rare complicité, et nous étions (littéralement) aux premières loges.
Lorsqu’on le peut, on aime être en retrait, ce qui permet d’avoir un peu plus de recul et d’avoir une meilleure vue d’ensemble du spectacle. Mais dans ce cas-ci, on a eu droit à tout le contraire, étant assis dans la première rangée, juste en face de la scène, à quelques pas d’Ablaye Cissoko, une proximité intimidante au début, mais qui s’est transformée comme l’impression d’être assis dans leur salon pendant que les musiciens vivent leur moment dans la complicité. Les deux musiciens, aux origines on ne peut plus différentes – Cissoko est un griot sénégalais, alors que Tabassian est né en Iran mais a immigré au Canada il y a plus de 35 ans sans jamais oublier son héritage perse –, sont pourtant habitués de collaborer ensemble, ayant enregistré deux autres albums en plus d’Estuaire, et ça a paru tout de suite dans leur chimie sur scène.
Dans un spectacle intimiste d’environ 90 minutes, le tandem a fait ce qu’il faisait de mieux : de la belle musique, sans prétention. L’un avec la kora, l’autre au setâr persan, ils ont réussi à mélanger leurs instruments de façon tellement naturelle qu’on en oublie qu’ils viennent de continents complètement différents. C’est ce qui fait la magie de cette musique, que ce soit instrumentale ou avec des voix dans leurs langues maternelles respectives, où chacun a eu son moment pour briller sans écraser l’autre. Entre les pièces, c’était surtout Kiya Tabassian qui s’est exprimé au public (et dans un français impeccable, doit-on souligner), lui qui jouait avec plaisir «à la maison». De par son travail, il voyage un peu partout dans le monde, mais il revient toujours à Montréal, sa ville adoptive depuis des décennies, et on le sent toujours reconnaissant de l’amour qu’il y reçoit. En plus d’être magnifique musicalement de par la complicité palpable des deux musiciens qui arrivent à se suivre instinctivement juste en se regardant du coin de l’œil, le spectacle était aussi chargé émotivement alors que l’Iran se retrouve constamment dans l’actualité internationale depuis plusieurs mois. Si Tabassian a quitté son pays natal à l’adolescence, il n’a visiblement jamais perdu d’affection pour lui et a demandé au public de prier pour que son peuple retrouve la paix et la lumière, une demande accueillie par des applaudissements chaleureux dans la salle.
À l’image de l’album Estuaire, le spectacle a été l’occasion de montrer toutes les nuances entre les univers distincts des deux musiciens. La qualité et la précision de l’interprétation, solide et sentie tout en se laissant de la place pour de l’improvisation, a été un superbe complément à l’album paru en début d’année. Comme c’est souvent le cas, c’est en live que certaines des compositions ont pris tout leur sens, et il a été intéressant d’entendre les explications derrière certaines pièces, parfois profondes, mais souvent assez ludiques. Surtout, cela fait réaliser à quel point le monde se porterait mieux si on cherchait à se comprendre et à collaborer au lieu de se nuire et se taper dessus. Pendant une petite heure et demie, le monde était en communion, et on sent que la planète devrait un peu plus s’inspirer de ce genre de collaborations aussi improbables qu’essentielles. Chapeau!
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