Estuaire – Constantinople et Ablaye Cissoko

Sorti le 6 février 2026

On parle beaucoup trop peu souvent de musique du monde dans ces pages, mais ce n’est pourtant pas par manque d’occasions de le faire alors qu’il paraît régulièrement de belles sorties d’un peu partout autour de la planète qui ne demandent qu’à être découvertes. Aujourd’hui, on s’intéresse toutefois à la dernière parution du musicien sénégalais Ablaye Cissoko, qui collabore avec l’ensemble québécois Constantinople le temps de l’album Estuaire, paru en début d’année.

Cissoko est descendant de griots (les détenteurs de la tradition orale en Afrique de l’Ouest) et joue notamment de la kora (en plus de chanter) depuis son enfance. De son côté, Constantinople a été fondé en 2001 par Kiya Tabassian, réputé joueur de sétar né en Iran, et s’intéresse autant aux musiques du monde qu’aux musiques anciennes. Pour cet album, troisième collaboration entre Cissoko et Constantinople, on entend aussi le percussionniste Patrick Graham pour donner vie aux pièces où on apprécie le métissage entre les différents héritages des musiciens impliqués. Quant au titre, il n’est pas inintéressant de regarder sa définition : un estuaire est «la partie de l’embouchure d’un fleuve où l’eau douce rencontre et se mélange à l’eau salée de la mer ou de l’océan». On peut y voir là une référence au mélange des influences qui se retrouvent au même endroit.

Cet album est par ailleurs assez généreux, offrant 11 pistes en pas moins de 62 minutes! On commence d’ailleurs tout doucement sur la pièce-titre Estuaire, un morceau instrumental offrant un assez long build-up (il faut dire qu’avec une durée de 6 minutes, on se laisse amplement d’espace pour croître!), où chaque instrument a l’espace pour briller à sa façon. Ce ne sont pas des instruments qu’on entend tous les jours, mais il y a quelque chose d’assez apaisant dans leur écoute. S’ensuit un moment de légèreté avec MaaLong, où on entend aussi la voix de Cissoko pour la première fois de l’album. Notre wolof est évidemment très limité, mais on sent une certaine nostalgie à l’entendre chanter même sans savoir de quoi il nous parle ici! Notons tout de même que l’on parle d’une chanson encore plus longue, avec plus de 7 minutes! On peut être pointilleux en disant que la chanson aurait pu être légèrement raccourcie pour être plus efficace, mais on comprend l’idée de donner du temps aux auditeurs pour se laisser imprégner par la proposition.

La suivante, Sokhna Si, propose le meilleur des deux mondes avec une chanson groovy (les percussions subtiles mais essentielles y sont pour beaucoup) tout en restant nuancée, et la chanson parvient à être beaucoup plus brève, avec moins de 4 minutes, signe que les musiciens peuvent aussi aller à l’essentiel lorsqu’ils sentent que la chanson s’y prête! Hivernage revient à l’instrumental sur une piste très longue (tout près de 8 minutes) qui explore différentes énergies selon les sections, en faisant une pièce un peu plus inégale que les autres. On se laisse aisément porter par Envol, même si on sent que la pièce aurait pu se doter une montée plus marquée pour nous rester davantage en tête. En revanche, Amadou frappe dans le mille avec une musique énergique et des mélodies finement amenées, aisément une des chansons incontournables de cet opus.

On a droit à un peu de douceur et d’introspection la majorité de Marée haute et Marée basse, pour changer drastiquement d’intensité dans la dernière minute et demie, ce qui, devine-t-on, représente le changement dans la marée! On apprécie beaucoup les nuances de Nanfoulé, où on sent certaines tensions tout en nous amenant constamment à en vouloir plus. C’est très efficace! S’ensuivent d’autres moments de douceurs avec Baba et Boro, nous menant à la grande finale de l’album, Source. Le début de la piste, percussif et mystérieux, laisse vite place à quelque chose de plus léger et entraînant nous menant à la fin de l’album avec le sourire.

L’album Estuaire de Constantinople et Ablaye Cissoko se résumerait bien mal avec des mots, étant pas mal plus une musique qui se vit en l’écoutant directement! On sent assurément les influences africaines et persanes à travers les pièces, mais aussi certaines sensibilités occidentales, possiblement aidées par le fait que deux des trois musiciens de l’album sont bien installés à Montréal. Cela fait d’Estuaire un album à la fois incroyablement exotique, mais aussi vite familier et réconfortant à écouter. Points bonus si vous l’écoutez pendant qu’il fait bien chaud, histoire de se sentir encore plus sous le soleil sénégalais!

Il est possible d’écouter cette sortie sur Bandcamp.

À écouter : Estuaire, Amadou, Nanfoulé

Par Olivier Dénommée


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