Les Carnets d’Erod – Pur Pasteur

Sorti le 15 octobre 2023

Depuis quelque temps, le pianiste et compositeur montréalais Nathan Giroux adopte le nom de scène Pur Pasteur. Il a lancé cet automne Les Carnets d’Erod, un premier album néoclassique sous cette nouvelle identité, où il joue évidemment le piano, mais où il incorpore aussi de subtils éléments électroniques.

Mais d’où vient le titre (et la pochette) un peu étranges de cet album? Les lignes de presse offrent une réponse assez divertissante : «Les Carnets d’Erod forment un ouvrage atypique découvert en septembre 2023, dans des conditions de préservation excellentes, près du site de Göbekli Tepe, en Turquie. Les derniers résultats de recherche ont attribué aux rouleaux une fourchette de dates allant de 850 à 450 avant notre ère, en se basant sur les types d’encres utilisés et la variabilité des caractères. Cependant, la musique notée sur ces parchemins, ainsi que les croquis surréalistes gravés en marge de page, sèment la consternation parmi les musicologues, échappant complètement à cette période de l’histoire. Pur Pasteur s’est donc proposé de retranscrire les pièces en notation contemporaine et de les enregistrer pour permettre au grand public de goûter à cette découverte monumentale. Il faudra attendre que plus d’experts se prononcent sur le sujet, ou que d’autres découvertes voient le jour, avant d’en savoir plus sur l’identité de ce mystérieux Erod.» Heureusement, ce concept particulier se traduit par de la musique magnifique et bien sentie de la part du pianiste.

Pur Pasteur ne se limite toutefois pas à faire comme tout le monde et tente sa propre approche face au mouvement néoclassique. Cela donne des résultats assez intéressants, mais parfois inégaux. La première pièce, La bénédiction des Mages, nous fait entrer en territoire modal, avec un tempo qui n’est pas facile à suivre de par ses nombreux ralentissements et points d’orgue. La pièce est aussi plus solennelle qu’émotive. On comprend vite que Giroux n’est pas là que pour jouer ce que notre oreille est habituée d’entendre. La suivante, Strange New World, porte bien son nom, elle qui mélange quelque chose de familier musicalement à quelques notes changées subtilement au fil de la pièce pour nous rappeler qu’on est bel et bien ailleurs. Cela crée un drôle de sentiment, mais on sent que c’était peut-être exactement l’objectif du pianiste.

Par la suite, on a droit à des pièces un peu moins déstabilisantes : Opening Up se montre plus accessible dès sa première écoute, si ce n’est que des textures électroniques se font entendre à quelques moments, comme pour nous préparer tranquillement à les entendre davantage avec Time Climb. Cette pièce aurait pu aisément jouer dans un jeu vidéo, pour souligner un passage un peu tourmenté d’un héros par exemple. Ne vous méprenez pas, le piano ne disparaît pas pour laisser place à des effets numériques, mais ces derniers se font entendre à quelques passages clés, au début et à la fin surtout, pour créer un effet des plus réussis. On en aurait redemandé! S’ensuit un autre morceau incontournable : une magnifique composition qui ne nous offre que du beau, sans flafla… et même sans titre (car le même gars qui a titré La bénédiction des Mages a vraiment décidé d’appeler celle-ci Sans titre)!

Pur Pasteur se rattrape toutefois ensuite avec La vie et les œuvres de Reuben McZilla, composition modale qui prend un peu de temps à véritablement démarrer, mais qui gagne tellement en intensité qu’elle en devient presque un incontournable de l’opus. Par contre, Google n’a pas voulu nous dire qui était la personne citée dans la pièce!

Passons rapidement les pièces plus brèves et qui n’ont donc pas eu le temps de nous laisser une assez forte impression, comme The Fool et Rhétorique. Arrivons plutôt à The Moon, morceau plutôt rêveur auquel on incorpore quelques sonorités «spatiales», qui contient de bons éléments, mais pas nécessairement la magie des meilleures compositions de l’album. Aussi sur un thème spatial, Banquet sur Saturne est une pièce brève (même pas 2 minutes), mais elle contient beaucoup d’éléments très intéressants. Ses premières secondes presque dansantes laissent vite place à une tornade de notes, mais on n’a pas le temps de se demander ce qui nous arrive qu’elle est déjà terminée!

La pièce Neiges nous fait penser aux flocons qui tombent au sol. Au début, c’est beau, c’est doux, mais subtilement, ça gagne en intensité, presque en violence, avant de redescendre comme si ce rien n’était à la fin. Très réussi comme effet! Après une pièce de cette efficacité, Another Day peine à se démarquer. Vient ensuite la conclusion de Les Carnets d’Erod avec Sagittarius B2, une autre pièce sur le thème spatial, plutôt atmosphérique avec, en prime, ce qui ressemble à des sons de marimba. On aurait certainement préféré un morceau plus fort pour conclure l’album, d’autant plus que les pistes phares sont essentiellement concentrées dans la première moitié.

Cela fait quelques albums de piano que l’on critique ces dernières années, alors on devient naturellement un peu plus critique chaque fois qu’on en écoute un nouveau, surtout lorsqu’il sort un peu ou beaucoup des sentiers battus. Pour ce qui est de Les Carnets d’Erod, on comprend la démarche entreprise par Pur Pasteur, mais cela ne se traduit pas automatiquement de la façon qu’il avait en tête. Il aura quand même réussi à éveiller en nous des émotions qu’on ne pensait pas qu’une musique néoclassique arriverait à éveiller, donc c’est signe qu’il tient quelque chose. On vous invite à vous prêter vous aussi à l’exercice et découvrir au passage plusieurs compositions très réussies. Souhaitons que son exploration ne s’arrête pas là, au contraire!

Cet album est notamment disponible sur la page Bandcamp de Pur Pasteur.

À écouter : Time Climb, Sans titre, Neige

7,7/10

Par Olivier Dénommée


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