
Sorti le 14 août 2026
Comme on a sauté avec beaucoup de retard dans le train de ceux qui apprécient la musique indie-folk déprimante de Phoebe Bridgers, on n’avait jamais véritablement eu l’occasion de critiquer sa musique dès sa sortie, incluant avec son groupe Boygenius. La sortie de son troisième album solo, Lost Weekend, était notre chance de nous reprendre… jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle a relativement changé de style avec cette nouvelle sortie, sacrifiant en grande partie la signature qui a fait sa renommée il y a près de 10 ans.
Bon, entendons-nous, la voix de Phoebe Bridgers, qui semble être imitée par de plus en plus d’artistes, ne change évidemment pas, mais c’est au niveau de la musique, qui incorpore des éléments plus ambiants et électroniques, que l’on s’éloigne un peu de ce qu’on a pas mal toujours connu d’elle. Dans un registre aussi saturé que le sien, on ne peut pas tout à fait la blâmer de chercher à se réinventer. Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que ce soit fait efficacement et sans que ça paraisse forcé, surtout qu’on a droit ici à un album assez long de 52 minutes.
Et il faut dire que ça part mal sur The Outside, un morceau à la base assez simple et mélancolique, mais auquel Bridgers incorpore des effets robotiques totalement inutiles dans sa voix à plusieurs moments. C’est pour nous suffisant pour disqualifier la chanson, mais au moins ça a le mérite de donner le ton dès le début. La suivante, Lost Boys, nous fait entendre le restant de cet effet vocal au début avant de revenir à un indie-folk plus fidèle à ce qu’on attendrait d’elle, avec un petit bémol : les mélodies nous laissent tiède et peinent à nous rester en tête, contrairement à ses excellentes compositions passées. Elle se rattrape toutefois avec Kill Me, où on retrouve (enfin) la compositrice à son meilleur dans une bonne partie de la piste. On se serait toutefois bien passé du segment final, durant un peu plus d’une minute et changeant l’entièreté du mood de la piste.
The Governor’s Waltz, par ailleurs une chanson au thème très personnel si on écoute les textes, fait partie des chansons relativement efficaces, avec d’un côté un folk simple et senti dont elle a le secret, de l’autre quelques petits choix mélodiques forcés qui nous font sourciller. Quant à Bobby, elle se lance dans une énergie plus rock, qui n’est pas déplaisante, sans complètement nous séduire non plus : le début laisse croire à certains effets électroniques, qui ne se concrétiseront finalement que durant la dernière minute, dans un autre changement d’énergie qui crée des longueurs dont on se serait volontiers passé. La chanson-titre Lost Weekend s’assume davantage avec un début folk déprimant avant de passer pour la dernière minute et demie à quelque chose de plus électronique, limite dansant. On n’a pas accroché au début, mais une fois le choc passé, on peut un peu plus apprécier le changement de direction, même si personne ne va sérieusement écouter Phoebe Bridgers pour ça!
Avec tous ces changements de registre, on en vient à vraiment apprécier ses morceaux simples comme Haunted, du pur Americana avec du banjo. La suivante, Panorama, dont les premières paroles sont prononcées seulement dans la dernière minute, passe davantage pour un interlude que pour une vraie chanson, en plus de ramener les effets dans la voix de Bridgers qui ont déjà fait grincer des dents plus tôt. On préfère Still Standing qui, sans être exceptionnelle, reste fidèle à son bon vieux folk. La suivante, Liberty Tree, ne nous reste pas du tout en tête, avec comme exception le segment ambiant vers la fin. On ne retient pas non plus la brève Never Going Back!, mais on se laisse bercer par Other Plans, déprimante à souhait, sans mauvaise surprise à la fin.
Après l’interlude Lost Parade, on a droit à une montée assez intéressante sur I Can’t Wait, s’approchant même du post-rock à la toute fin. L’intensité tombe avec la ballade piano-voix As Above, aisément une des plus belles chansons de cet opus inégal. Cela n’empêche pas une autre montée dans la seconde moitié, qui ajoute à la force de son propos. Si cette chanson aurait en théorie dû être la conclusion, Phoebe Bridgers nous ramène une dernière fois la chanson-titre, dans une autre version : Lost Weekend (Reprise) prend un air minimaliste et solennel, sans vraiment nous convaincre outre mesure. Les derniers sons de la piste semblent être un clin d’œil au passage électronique qui n’aura jamais lieu dans cette version, et c’est aussi la dernière chose qu’on entend de cet album plutôt étrange!
Alors qu’on finalise d’écrire cette critique, on découvre avec beaucoup de stupeur que Lost Weekend a été accueilli favorablement par l’ensemble de la presse. On ne partage ainsi pas du tout un amour inconditionnel pour tout ce que touche Phoebe Bridgers et on va dire froidement ce qu’on a senti en écoutant en boucle cet album : elle sonne ici comme une artiste qui sonne un peu comme Phoebe Bridgers sans tout à fait faire la même chose qu’elle. On n’empêchera évidemment jamais un musicien de se réinventer et de bonifier son offre, mais ici on sent qu’elle a dénaturé musicalement plusieurs de ses forces tout en offrant un album trop plein de fla-fla. Dans un album de cette longueur, on aurait normalement de la difficulté à choisir seulement trois pistes… dans ce cas précis, on a failli avoir de la difficulté à en retenir trois! Décidément, cette sortie n’était pas pour nous, mais si vous aimez davantage Phoebe Bridgers pour ses textes que pour sa musique, vous y trouverez peut-être un peu plus votre compte.
L’album est notamment accessible sur Bandcamp.
À écouter : Haunted, I Can’t Wait, As Above
6,9/10
Par Olivier Dénommée
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