
Par Olivier Dénommée
L’an dernier, deux amis, Élie Paquet et Antoine Bernard, ont eu l’idée folle de démarrer leur propre festival de musique québécoise, qu’ils ont tout d’abord organisé discrètement dans la cour des parents d’Élie à Calixa-Lavallée, un petit village en Montérégie d’environ 500 âmes. Cette première édition a attiré environ 250 festivaliers. Dur de croire que tout ça s’est passé il y a un an à peine, car la deuxième édition de Motel Calix, qui vient tout juste de se passer les 22 et 23 août, s’est plutôt organisée sur un site beaucoup plus grand, avec des moyens qui s’approchent un peu plus d’autres festivals plus établis, avec une brochette d’artistes solides et, surtout, un public de feu qui a répondu à l’appel en grand nombre. On a assisté à la majeure partie de la première soirée de l’événement.
On connaît les organisateurs du festival depuis quelques années, eux qui sont des musiciens accomplis et des amoureux de culture québécoise bien assumés et s’il y a quelqu’un qui est capable de réussir à lancer un tout nouveau festival à cet âge, c’était bien eux. La première édition aura permis, aussi petite soit-elle, aura servi de carte de visite permettant d’aller chercher des partenariats importants et à se déplacer sur le site de l’Exposition agricole de Calixa-Lavallée, un endroit on ne peut plus rural qui a aussi vu naître il y a bien des années un autre Chants de Vielles (qui a depuis déménagé du côté de Saint-Antoine-sur-Richelieu), un autre festival qu’on apprécie beaucoup. En début d’événement, avant même que la première note soit jouée, le député fédéral local et le maire de Calixa-Lavallée ont vite fait sentir leur appui au projet et ont dit espérer que Motel Calix revienne pour une troisième année, signe que les organisateurs ne sont plus les seuls à croire à leur festival.
Petit survol du site : deux scènes, une cantine, des bars, un espace camping, une table de merch, un kiosque de tatouage, de l’eau potable (et froide!) facilement accessible pour remplir sa gourde, pas mal d’espaces de stationnement, en masse d’espace pour ne pas se piler sur les pieds… il ne manque vraiment pas grand-chose qu’on attend d’un festival sérieux. La forte présence du public, par ailleurs à peu près dans les âges des organisateurs, est le principal indicateur que la formule est non loin d’avoir atteint sa maturité. On n’a pas compté le nombre de festivaliers samedi, et les chiffres officiels n’étaient pas encore dévoilés au moment d’écrire ces lignes, mais on a été agréablement surpris de constater que le public était bien au rendez-vous dès le premier spectacle, prévu à 17h.

Il faut quand même noter quelques petits bémols, à commencer par le retard sur la programmation. Selon le site de Motel Calix, la première prestation était annoncée pour 17h. Après les discours des dignitaires, la première note a plutôt joué vers 17h52, ce qui a bien sûr repoussé l’ensemble de la programmation alors qu’un nouveau spectacle était prévu à chaque heure. Mais est-on un vrai festival si on ne se fait pas au moins un peu attendre? Cela a quand même fait en sorte qu’on n’est pas resté jusqu’à la toute fin, vu l’heure qui devenait trop avancée, mais ceux qui restaient sur le site en camping n’ont probablement vu aucun problème aux retards. Autre commentaire : la scène secondaire, alias la Scène de la grange, nous rappelle assez vite qu’on est dans une zone agricole avec l’odeur de chevaux (et tout ce qui vient avec) qui n’a pas quitté les lieux de la soirée. Le bâtiment est assez long, mais plutôt étroit, ce qui a donné une impression d’être plein immédiatement, mais qui pourrait poser problème si le festival continue de grossir, parce qu’il ne peut pas accueillir beaucoup plus de monde! Sa configuration était aussi moins optimale pour prendre de bonnes photos des artistes, mais c’est plus un commentaire personnel qu’une véritable problématique.
Et maintenant, quelques mots sur les spectacles, pour la plupart des artistes qu’on a découvert avec plaisir :
Marie Neiges
Le festival a ouvert avec l’artiste montréalaise Marie Neiges, gonflée à bloc avec ses trois musiciens sur la scène principale. Ayant participé à la dernière édition des Francouvertes (plusieurs des artistes de la prog de Motel Calix sont par ailleurs passés par là), elle a assez vite réchauffé le public avec une pop alternative assez chargée et une attitude assez hyperactive et théâtrale sur scène. Elle a même présenté sa toute nouvelle chanson, Maintenant, qu’elle avait lancé en single deux jours auparavant, annonçant un album complet au début de l’automne. Note à soi-même : il faudra écouter cet album lorsqu’il sera disponible, parce qu’on est curieux de savoir comment elle se défend en studio après l’avoir entendue en live!

Musicalement, on se doit de mentionner l’efficacité de son band, mais tout particulièrement Julien Fillion, qui alternait entre les claviers, la guitare et le saxophone, livrant des solos particulièrement endiablés pour quelqu’un qui n’est pas supposé voler la vedette! Entre les chansons, Marie Neiges maîtrise visiblement le langage de sa génération et partage ses insécurités qui se traduisent sur Maintenant, une de ses chansons plus sombres et vulnérables. Un moment précis nous a frappé pendant qu’elle jouait cette chanson : une éclaircie de soleil a inondé la scène au milieu de celle-ci, comme pour lui permettre de finir bien. Mention aussi à une ironie assez drôle : même si Marie Neiges est basé sur son vrai nom (Marie-Neiges Harvey), l’artiste se qualifie plutôt de «tropicale», aimant les températures élevées; ça ne l’a toutefois pas empêchée d’avouer qu’elle avait chaud sur la scène de Motel Calix! Cette entrée en matière d’une trentaine de minutes a bien mis la table pour le reste de notre soirée.
Marco Ema
Direction la Scène de la grande pour une perfo solo acoustique de Marco Ema, un autre artiste qu’on ne connaissait pas. Il s’est présenté sans grand artifice, simplement avec sa guitare, son humour et sa mascotte en arrière-plan (son personnage soleil en papier mâché un peu creep!). Ça n’a pas pris trop de temps que la grande était pleine, donnant un côté à la fois intime et de grandeur à la performance de Marco Ema, qui s’est montré un peu stressé au début de jouer seul à Motel Calix. La scène était toutefois parfaite pour une telle performance en simplicité, avec le public qui connaissait déjà ses chansons, notamment celles tirées de son album paru plus tôt cette année.
Marco Ema n’est toutefois pas resté entièrement solo durant toute sa performance de presque 50 minutes : il a invité la chanteuse Mathilde Côté (du groupe Dauphins, aussi de la programmation du festival) le temps de trois chansons en duo. On ne sait pas à quel point les deux sont habitués de collaborer ensemble, mais sur scène la magie a opéré et les deux voix se sont complimentées à la perfection, donnant lieu à de très beaux moments. Le côté décontracté et sans pression de l’événement s’est fait sentir momentanément lorsque Marco Ema a arrêté une toune au milieu parce qu’il s’était trompé dans ses paroles. Les gens ont ri et on a repris où on était rendu, comme si de rien n’était. Parfois, c’est l’attitude que ça prend pour passer à travers les petites imperfections, qui rendent ces moments encore plus vrais que si tout était réellement réglé au quart de tour.

Mention aussi aux moments où Ema a laissé croire qu’il pourrait se mettre à jouer d’autres chansons en dehors de son répertoire, incluant Blackbird (The Beatles), Full Circle (Half Moon Run) et Stairway to Heaven (Led Zeppelin). Ça n’aurait absolument pas dérangé au public de l’entendre livrer une de ces chansons, même à la blague, mais il n’a pas été au bout de ses idées. Il aura quand même accepté de nous joué une chanson qu’il avait écrite dans la dernière semaine. En bref, une bien belle performance de sa part, forte de sa simplicité.
Jeanne Côté – show inédit
Une autre particularité de Motel Calix, que l’on a réussi à oublier de mentionner plus haut, est l’existence d’un house band de sept musiciens, qui s’est donné pour mission de monter deux spectacles inédits, en réarrangeant les chansons de deux artistes sélections. La première d’entre eux est Jeanne Côté, que l’on avait découverte avec beaucoup de plaisir l’année dernière avec son deuxième album, Nos routes pleines de branches. On aurait donc droit à une relecture de ses chansons sur la scène principale dans un tout nouvel enrobage avec un superband derrière elle, l’amenant dans des directions parfois assez audacieuses. Dommage qu’on n’entendra pas ces versions ailleurs, alors que certaines valaient le détour. On aimerait pouvoir en dire plus, mais il fallait être là pour entendre tout ce que son spectacle avait de beau à offrir!

Son passage à Motel Calix a même été l’occasion de la ramener sa harpe qu’elle avait abandonnée lorsqu’elle trouvait qu’elle commençait trop à ressembler à une elfe avec sa harpe et ses cheveux longs. Elle a maintenant fait la paix avec son côté elfique, ce qui lui a permis de jouer de son instrument sur quelques chansons. Chapeau aussi pour les musiciens derrière elle, de vrais pros au plaisir contagieux tout le long de la performance d’environ 45 minutes. Jeanne Côté a aussi parlé un peu de l’histoire de son père, Alan Côté, qui a lui-même eu le projet fou de lancer un festival lorsqu’il était jeune, nommément le Festival en chanson de Petite-Vallée, qui a tenu sa 43e édition cet été. La voir la fille du fondateur d’un festival dans un petit village de Gaspésie être impressionnée du sérieux de la deuxième édition d’un petit festival à Calixa-Lavallée est très certainement une marque que les organisateurs ont fait quelque chose de bien cette année.
Dauphins
De retour dans la grange, Dauphins (un autre groupe qui a fait les Francouvertes cette année) a décidé de crinquer l’intensité. Si Marco Ema jouait un set acoustique et essentiellement en solo, Dauphins proposait du rock à cinq. On a été surpris de constater que le groupe n’a lancé que très peu de chansons en ligne, mais ça n’a pas empêché les superfans d’être à l’avant à crier les paroles avec le groupe et de se lancer dans un moshpit pendant les moments plus intenses du show. Au milieu du spectacle d’environ 45 minutes, le bassiste a même perdu une corde, ce qui n’a heureusement pas compromis la performance. Mention aussi au côté très éclectique du show, qui a alterné entre la pop et le rock, avec des bouts tantôt plus léger et groovy, et même un peu de country.

Alphonse Bisaillon – show inédit
Le deuxième et dernier show inédit du festival était consacré à Alphonse Bisaillon, un nom que l’on a vu passer à plusieurs reprises, mais qu’on n’avait jamais vraiment écouté. Il était non seulement accompagné par le house band de Motel Calix, mais aussi par une chorale complète, donnant un côté particulièrement épique à certaines de ses chansons. On a parlé plus haut du côté théâtral de Marie Neiges et de l’éclectisme de Dauphins… Alphonse Bisaillon a incarné ces qualificatifs en crinquant le tout à 11. Bisaillon mise sur une poésie tantôt imagée, tantôt extrêmement engagée – il a frappé fort avec Chroniques, attaquant du même coup les masculinistes et les chroniqueurs polémistes.
Les arrangements de ses chansons ont vraiment été dans toutes les directions, touchant tantôt à une énergie non loin du métal, avant de passer à de la podorythmie trad. Les changements d’énergie étaient vraiment étourdissants, mais ça n’a jamais semblé importuner Alphonse Bisaillon, qui a tout donné pendant sa performance de 50 minutes, culminant avec le chanteur debout au dessus d’un Westfalia.

Zouz
Mine de rien, il était déjà passé 22h45 quand le trio zouz est monté sur la scène principale, et ça s’est constaté dans la densité de la foule, apparemment un peu moins nombreuse que pour Alphonse Bisaillon par exemple. Le groupe a beaucoup gagné en popularité depuis la sortie de son premier EP en 2017, sur lequel on n’avait malheureusement pas accroché à l’époque. Il faut aussi dire que le groupe fait partie de la tournée américaine avec le groupe de l’heure Angine de Poitrine, et qu’après avoir écouté le spectacle, on comprend très bien les liens entre les deux projets. Zouz verse plus dans le math-rock avec de la grosse disto et de l’intensité à revendre. Si on a vu des moshpits pendant une bonne partie de la soirée, c’est pendant zouz que la foule a été la plus intense : en plus des moshpits, à différents moments on a cru voir le public fait le pogo et faire un peu de bodysurfing. On a même vu un circle pit, chose que même les gars de zouz ont avoué n’avoir jamais assisté en vrai avant. Même l’avant de la scène n’était pas entièrement sûre, alors que le public s’est mis à brasser violemment la grille. Si la musique brassait beaucoup sur scène, c’est le public qui a vraiment créé la magie du moment. Le show s’est terminé après une cinquantaine de minutes bien compactes.

Il restait encore Le Belladone à performer, sur la Scène de la grange, mais l’heure tardive nous a convaincu qu’il était temps de retourner à la maison. Ce n’est pas comme si on n’avait pas eu une soirée bien chargée, mais c’est dommage parce qu’on n’a possiblement pas été le seul à manquer cet ultime spectacle de la soirée. Notons que le festival se poursuivait le dimanche avant-midi avec seulement deux artistes, Sandrine Masse et Chaude Chaleur, une journée apparemment beaucoup plus mince que la programmation du samedi, mais qui justifie pour plusieurs festivaliers d’avoir dormi sur le site en camping pour être juste à côté de l’action lorsqu’elle reprendrait.
On en a bien assez dit sur cette édition de Motel Calix, qui nous très vite fait oublier que c’est encore un tout jeune festival. Si les organisateurs gardent le même rythme dans l’évolution de leur projet, ça pourrait très vite devenir un festival de musique québécoise (et émergente) incontournable de la Rive-Sud de Montréal. On ne s’en plaindra pas si ça arrive parce que le festival le mérite, mais on ne s’en plaindra pas trop non plus si ça reste un secret bien gardé pour encore quelques années!
On vous revient prochainement avec un album photo de nos images préférées prises pendant notre soirée à Motel Calix!
(Toutes les photos : Olivier Dénommée)
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